Les plus efficaces montaient les escaliers mécaniques du magasin en courant, les novices attendaient l’ascenseur.
Aux bruits de la meute s’ajoutaient maintenant ceux des annonces sonores. Là aussi la hyène expérimentée aura fait preuve d’ingéniosité en portant des bouchons aux oreilles, afin de ne pas être détournée de l’objectif initial.
L’ordre impeccable des produits présentés s’effondre comme un soufflé, c’est maintenant en plongeant que les hyènes attaquent l’objet de convoitise, elles cherchent, en apné. On distingue ici ou là des hyènes mâles, dont l’assurance initiale se transforme, prenant progressivement l’allure de retraite bien prudente et avisée.
Le bal continue, ici une rixe à coups de sac à main, là des invectives en dialecte châtié, derrière on aperçoit un visage griffé … le service d’ordre et les pompiers de l’endroit regardent, il n’est pas encore temps, le danger est trop grand.
Après deux heures de cette immense bacchanale acheteuse, le spectacle est fellinien … les hyènes les plus faibles sont remplacées par des troupes fraiches (le coaching est excellent !), les dominantes ont trouvé leurs marques et balisé leurs territoires, d’un simple regard elles éloignent les inconscientes.
Les premiers soins sont donnés aux blessées, certaines sont déshydratées, une hyène étrangère très perturbée demande où est la Tour Eiffel avant de s’évanouir dans les bras du pompier aux aguets, un de ses collègues éteint le début d’incendie d’une caisse en surchauffe, alors qu’à celle d’à côté c’est un carré de plastique qui sent le brûlé.

La dame pipi tente d’empêcher les hyènes d’aller chez les hommes, et d’assurer un semblant d’équité dans le temps d’occupation des lieux d’aisance, ne déplorant que quelques rares accidents malheureux, faut dire qu’elle en est à sa douzième campagne, plusieurs fois médaillée de l’ordre du mérite.
A l’infirmerie, un jeune employé recruté pour l’occasion pleure en alternant “je veux retourner chez ma mère … je ne veux pas retourner chez ma mère”. Dans un rayon, une autre employée avale un comprimé entre chaque question de hyène, et y répond invariablement par un mouvement de tête soit vertical soit horizontal, plus rarement par un regard vers le plafond.
Une hyène mâle, en fait un mateur déguisé, passe et repasse devant les cabines d’essayage. Mal lui en prend, notre créature du début s’y trouvant pour essayer un corset et l’ayant repéré, lui décoche un uppercut salué par une hyène ironique, d’un “comme çà vous êtes deux à avoir le visage tuméfié”. Deux secondes après cette moqueuse reçoit elle aussi l’hommage du poing de la dame. Les taches de sang sur les vêtements essayés font qu’il n’est plus question de les acheter, alors ils restent au sol comme des blessés de guerre.
Aux portes du magasin, les hyènes rassasiées sortent chargées de sacs. Le chassé croisé avec les affamées est encore à l’avantage des secondes, avant de s’équilibrer en début d’après-midi.
Les ambulances en stand-by jusque là commencent maintenant un ballet incessant, alimentant les urgences des hopitaux les plus proches. Les pathologies sont variées: ecchimoses, luxations, quelques entorses, céphalées, coups de chaleur, hypertensions, dépressions, ampoules, démences passagères, un régal pour les internes et infirmières en fin d’études.
… à suivre …